Salut & Fraternité

Le trimestriel de la laïcité en Province de Liège

  • Michel Bastien

L’éducation : une dimension essentielle des droits de l’homme

(texte réduit)

DUDH

Article 26

1. Toute personne a droit à l’éducation. L’éducation doit être gratuite, au moins en ce qui concerne  l’enseignement élémentaire et fondamental. L’enseignement élémentaire est obligatoire. L’enseignement technique et professionnel doit être généralisé ; l’accès aux études supérieures doit être ouvert en pleine égalité à tous en fonction de leur mérite.

2. L’éducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine et au renforcement du  respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Elle doit favoriser la compréhension, la tolérance et l’amitié entre toutes les nations et tous les groupes raciaux ou religieux, ainsi que le  développement des activités des Nations Unies pour le maintien de la paix.

3. Les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants.

Le droit à l’éducation relève du droit norma­tif. C’est un droit créance qui s’impose comme une obli­ga­tion aux États qui ont signé les Conven­tions rela­tives à ce droit.

La source prin­ci­pale du droit à l’Éducation, c’est la Décla­ra­tion Univer­selle des Droits de l’Homme de 1948. Celle Décla­ra­tion proclame « le droit à éduca­tion » de « toute personne », par réfé­rence au droit fonda­men­tal à la « non discri­mi­na­tion ». La Décla­ra­tion précise que la fin première du droit à l’éducation est « le plein épanouis­se­ment de la personne humaine ».
Cette même Décla­ra­tion énonce d’autres fina­li­tés du droit à l’éducation : « renfor­cer le respect des droits de l’homme et des liber­tés fonda­men­tales » et « favo­ri­ser la compré­hen­sion, la tolé­rance et l’amitié entre toutes les nations et tous les groupes raciaux ou reli­gieux, ainsi que le main­tien de la Paix ». (…)

L’éducation aux droits de l’homme : un nouveau paradigme

La Confé­rence de Vienne de 1993 a parti­cu­liè­re­ment mis en évidence la dimen­sion éthique de l’éducation aux droits de l’homme. Elle a adopté une « Décla­ra­tion et Programme d’action » affir­mant que tous les droits de l’homme découlent de la dignité et de la valeur inhé­rente à la personne humaine, que la personne humaine est le sujet même des droits de l’homme et des liber­tés fonda­men­tales et que, par consé­quent, elle doit en être le prin­ci­pal béné­fi­ciaire et doit parti­ci­per acti­ve­ment à leur réali­sa­tion. Les États et les insti­tu­tions sont invi­tés par cette Confé­rence « à inscrire les droits de l’homme, le droit huma­ni­taire, la démo­cra­tie et la primauté du droit au programme de tous les établis­se­ments d’enseignement ».

Cette affir­ma­tion de la primauté de la personne humaine signi­fie que l’éducation ne peut plus être pensée à partir des inté­rêts d’un État, d’une idéo­lo­gie, d’une ethnie, d’une reli­gion ou d’une secte, mais plutôt à partir des besoins et des droits fonda­men­taux des titu­laires du droit à l’éducation.

Cette affir­ma­tion de la primauté de la personne humaine signi­fie que l’éducation ne peut plus être pensée à partir des inté­rêts d’un État, d’une idéo­lo­gie, d’une ethnie, d’une reli­gion ou d’une secte, mais plutôt à partir des besoins et des droits fonda­men­taux des titu­laires du droit à l’éducation. Les États, les Églises, les classes diri­geantes, groupes sociaux ou ethniques, les parents n’ont pas le droit de s’approprier le droit à l’éducation des enfants et de le détour­ner de sa fina­lité première. Le droit à l’éducation est un droit inalié­nable qui appar­tient de plein droit à ses titulaires.
Outre la procla­ma­tion et la recon­nais­sance du droit à l’éducation pour tous, selon le prin­cipe fonda­men­tal de non discri­mi­na­tion, l’éthique du droit à l’éducation a une impli­ca­tion directe sur la péda­go­gie et l’organisation scolaire. Elle suppose une rupture avec la péda­go­gie fron­tale, trans­mis­sive, resti­tu­tive au profit d’une péda­go­gie huma­niste qui implique le respect de droits fonda­men­taux des indi­vi­dus (liberté d’information, de pensée, d’opinion, d’expression,…). Ce virage suppose la pratique d’un véri­table dialogue péda­go­gique qui a pour effet, en resti­tuant à chacun le droit à la parole, de permettre l’intrusion de l’autre, du diffé­rent dans la rela­tion péda­go­gique. C’est la manière la plus radi­cale pour instau­rer dans l’esprit de chacun le fait fonda­men­tal que « mes droits de l’homme », c’est aussi et surtout « les droits de l’autre Homme ».

Ce dialogue moi-autre, homme-homme, est la commu­ni­ca­tion la plus anti­dog­ma­tique, la plus ouverte, et aussi la plus huma­ni­sante qui soit. D’autant plus huma­ni­sante que l’autre est diffé­rent par le sexe, l’âge, la culture, le compor­te­ment, les opinions ou les croyances. Éduquer aux droits de l’homme, c’est passer du concept de « dialogue péda­go­gique tradi­tion­nel » qui est souvent mono­logue et propos ex cathe­dra à une réelle « péda­go­gie dialo­gique, active et diffé­ren­ciée », inspi­rée par les pion­niers de l’École Nouvelle (Cousi­net, Pesto­lazzi, Montes­sori…) et par la péda­go­gie huma­niste en géné­ral (Rogers, Maslow, Kohlberg, …).

Une telle approche « droit de l’Homme » de l’éducation, abou­tit donc à un nouveau para­digme selon lequel l’éducation n’est plus centrée sur des inté­rêts parti­cu­liers (état, église, ethnie, famille,…), mais, et c’est là que réside l’universalité des droits de l’homme, sur le respect de chaque être humain et la recon­nais­sance de leur capa­cité d’accéder, par l’éducation, à l’autonomie, à la respon­sa­bi­lité et à la réci­pro­cité des droits et obligations.

Dans ce nouveau para­digme du droit à l’éducation, il n’y a pas des États et des sujets, des majeurs et des mineurs, des ensei­gnants et des élèves, des parents et des enfants mais des personnes égales en dignité et en droits.

Dans le monde, l’éducation reste un enjeu essen­tiel de progrès. CC-BY-NC-SA Flickr​.com – United Nations Photos

La source de la légi­ti­mité de l’éducation n’est donc ni la raison biolo­gique de la famille, ni la raison poli­tique de l’État, ni la raison reli­gieuse de telle confes­sion, mais la raison éthique de la personne titu­laire du droit à l’éducation laquelle limite aujourd’hui la toute-puis­sance étatique, reli­gieuse, ethnique ou parentale.

En conclu­sion, si les droits de l’homme sont univer­sels, indi­vi­sibles et inter­dé­pen­dants comme l’a rappelé la Confé­rence Inter­na­tio­nale à l’éducation qui s’est tenue à Genève en octobre 1994, leur mise en œuvre doit tenir compte de consi­dé­ra­tions histo­riques, cultu­relles et écono­miques en ce sens, univer­sa­li­sa­tion ne signi­fie pas unifor­mi­sa­tion. Le défi qui se présente à nous est d’affirmer l’universalité des droits de l’homme en ancrant ces droits dans toutes les diffé­rentes tradi­tions culturelles.

Il s’agit, par l’éducation, d’harmoniser l’universalité éthique procla­mée par le droit inter­na­tio­nal avec la diver­sité cultu­relle qui s’impose comme un fait. Il s’agit de préser­ver la possi­bi­lité d’accès à l’universalité dans le respect de la plura­lité de l’humanité.

Il s’agit, par l’éducation, d’harmoniser l’universalité éthique procla­mée par le droit inter­na­tio­nal avec la diver­sité cultu­relle qui s’impose comme un fait. Il s’agit de préser­ver la possi­bi­lité d’accès à l’universalité dans le respect de la plura­lité de l’humanité. Il s’agit de créer un nouvel espace cultu­rel permet­tant d’accéder à la possi­bi­lité d’un « vivre ensemble dans la paix ».

La seule alter­na­tive qui s’offre au genre humain auquel nous appar­te­nons tous est soit d’affirmer nos parti­cu­la­rismes, de dres­ser des fron­tières et d’enseigner la haine et la terreur, d’inciter à la violence ; soit de tenter de créer ce « vivre ensemble dans la paix » qui mette en commun ce qui nous rassemble, ce qui est commun au genre humain, tout en permet­tant la natu­relle expres­sion de nos diffé­rences, de nos diver­si­tés, de nos richesses culturelles.

Chaque être humain, chaque peuple a droit à son iden­tité cultu­relle et par-là à sa diffé­rence cultu­relle. Mais toutes les parti­cu­la­ri­tés cultu­relles ne sont pas incom­pa­tibles avec l’éthique univer­sa­liste des droits de l’homme.

Si les droits de l’homme ont une dimen­sion cultu­relle, un être humain ne peut être l’otage d’une culture parti­cu­lière. L’identité cultu­relle est une racine et non une frontière.

SEPTEMBRE 1998 - N°26

Publié dans Salut & Fraternité n° 26, Le droit à l’éducation : un défi pour demain, 30 septembre 1998, p.4.

Bernadette Rasquin
Présidente (2012-2014)

L’éducation, un droit à construire ses identités humaines

« Un être humain ne peut être l’otage d’une culture particulière. L’identité est une racine et non une frontière. » Je trouve très belle cette façon définir l’identité. Parler de racines peut faire penser à un emprisonnement, mais la racine est surtout un élément qui nourrit et permet de grandir en se  transformant. Les identités aussi, c’est quelque chose qui nous nourrit et nous avons tous plusieurs facettes. Elles se forgent avec le temps, les circonstances, les rencontres… Ce sont les expériences de vie qui font ce que nous sommes, l’école fait partie de ces expériences.

Mais je pense aussi que notre manière de nous forger doit se faire en accord avec notre société démocratique, les codes des lieux où l’on se trouve. C’est dans ce sens que va ce droit à l’éducation : il protège tant l’individu qui veut se réaliser en désaccord avec sa culture d’origine que les particularismes
d’une culture face à la population en général. Ce n’est possible que si l’on reconnaît le droit civil pour tous. Au fond, on en revient à la notion de laïcité. La neutralité de traitement protège l’individu quelles que  soient ses convictions à la condition que le droit civil l’emporte sur toutes les prérogatives culturelles ou religieuses.

C’est pourquoi la phrase suivante, tirée du droit humain à l’éducation, m’interpelle : « les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants ». Que faire quand l’éducation  voulue s’oppose aux droits démocratiques ? Quand elle isole les enfants de la société plus qu’elle ne les fait participer ? Si cette éducation s’oppose à des principes comme l’égalité entre les hommes et les femmes,  la liberté de pensée et d’expression, j’ai des difficultés à l’accepter. De même quand les traditions festives sont refusées par les enfants qui ne peuvent pas participer aux anniversaires de leurs camarades de classe  ! Faire entrer la religion, les traditions dans les écoles finit par créer des tensions, et ces tensions à leur  tour créent des petites communautés, des rejets….

Et malheureusement, en dépit du nouveau cours de philosophie et citoyenneté, l’école continue à diviser les élèves selon les confessions religieuses. Quelle que soit la pédagogie de l’établissement, aussi active ou nouvelle soit-elle, la situation perdure. C’est toujours une revendication essentielle de sortir les cours de religion de l’école.

< Retour au sommaire