Salut & Fraternité

Le trimestriel de la laïcité en Province de Liège

  • Majo Hansotte

Les conditions pour un débat démocratique

Argu­men­ter et débattre repré­sentent en démo­cra­tie une ressource essen­tielle dans la construc­tion collec­tive d’un rapport au vrai et au juste ; seuls les régimes démo­cra­tiques proposent jusqu’au bout cette ratio­na­lité libre, pour construire une réso­lu­tion commune.

Le registre de l’argumentation est cepen­dant l’un des plus perver­tis en démo­cra­tie, car il instaure souvent un rapport de force extrê­me­ment violent, sous des dehors anodins, rendant inopé­rante l’intelligence collec­tive et gratuits ou inutiles les débats. En effet, trop souvent, ce qui est appelé « débat » repose sur la maîtrise de jeux rhéto­riques. Les « débats », dont les médias nous abreuvent, fonc­tionnent régu­liè­re­ment comme un jeu de gladia­teurs, avec des perdants et des gagnants, un jeu agonis­tique où il s’agit d’abord d’affaiblir sa proie, de montrer sa force, de mettre l’autre en diffi­culté, de se mettre en scène favo­ra­ble­ment… plutôt que de recher­cher collec­ti­ve­ment la meilleure analyse ou la meilleure solu­tion possible. Comment rendre dès lors à la démarche argu­men­taire une réelle perti­nence démocratique ?

Condi­tion 1 : un réfé­ren­tiel commun pour une légitimité

Un débat se doit d’être trian­gulé par des repères tiers, à savoir les prin­cipes fonda­teurs d’une démo­cra­tie. Sans cette réfé­rence, un débat devient un simple rapport de force, ouvert à toutes les sauva­ge­ries, alors même qu’il est censé incar­ner un lieu de mise en suspens des violences, pour construire une intel­li­gence collec­tive par la raison. Les prin­cipes ne sont pas assi­mi­lables à des valeurs (cultu­relles, sociales, reli­gieuses, …) qui, elles, varient d’une culture ou d’un milieu à l’autre. À la diffé­rence d’une va- leur, un prin­cipe n’est pas rela­tif ; il fonde une disci­pline, un système, une science. si je fais de la géomé­trie eucli­dienne, il y a des prin­cipes incon­tour­nables sans lesquels cette géomé­trie n’existe plus. De même, en démo­cra­tie, quatre prin­cipes (ndlr : l'autonomie, l'égalité, la liberté et la soli­da­rité) sont incon­tour­nables, pour que notre pensée et nos actions favo­risent une justice démo­cra­tique : est juste ce qui vaut pour NOUS TOUS, en lien avec les prin­cipes. si nous contre­di­sons ces prin­cipes, nous sortons d’une légi­ti­mité et vali­dité démo­cra­tiques. Les quatre prin­cipes fonda­teurs d’une pensée et d’une action démo­cra­tiques font système : ils ne peuvent être adop­tés sépa­ré­ment et doivent être en inter­ac­tion perma­nente. Ils consti­tuent, pris en carré, des repères de méthodes, un « gouver­nail » pour penser et agir ; ils proposent une mise à l’épreuve qui garan­tit une légi­ti­mité à ce que l’on formule : une légi­ti­mité éthique et poli­tique au sens noble du terme.

Condi­tion 2 : des actes de parole coopé­ra­tifs et non compétitifs

Le philo­sophe alle­mand Jurgen Haber­mas parle de déli­bé­ra­tion démo­cra­tique et non de débat. Parler, c’est agir, c’est poser un acte qui a des effets. Parler, c’est donc s’engager et prendre une respon­sa­bi­lité. Pour Haber­mas, en démo­cra­tie, lorsque l’on entre dans une déli­bé­ra­tion argu­men­tée, il est impor­tant de poser des actes de parole qui traitent l’autre comme un sujet égal à soi et non comme un objet ; des actes de parole qui fassent avan­cer l’intelligence commune (par exemple « refor­mu­ler », « ques­tion­ner » – actes coopé­ra­tifs – plutôt que « persi­fler », « humi­lier »- actes compé­ti­tifs…). Lorsque l’on parle, l’on peut consi­dé­rer l’autre comme une proie à séduire, un objet à soumettre à sa volonté…« Viens ! » peut être une suppli­ca­tion qui touche et qui émeut, ou un ordre qui humi­lie, ou une injonc­tion qui séduit et charme… Nous ne sommes cepen­dant pas toujours conscients des actes de parole que nous posons ou bien les autres les comprennent autre­ment : il s’agit en consé­quence d’être vigi­lants à l’égard des énon­cia­tions et de ne pas accu­ser les énon­cia­teurs. La métho­do­lo­gie propo­sée par Haber­mas consiste à ques­tion­ner réci­pro­que­ment et régu­liè­re­ment les actes de paroles posés par les uns et les autres, pour en évaluer la perti­nence dans la construc­tion d’une déli­bé­ra­tion collec­tive ; et s’encourager à en poser d’autres, s’ils ne sont pas coopé­ra­tifs. Cette atti­tude implique d’entrer dans une déli­bé­ra­tion avec des personnes dont nous pensons qu’à l’horizon, la construc­tion d’un consen­sus est possible avec elles. Le débat argu­menté est donc un registre citoyen qui regarde vers le consen­sus, qui relie. Déli­bé­rer avec d’autres implique un mini­mum de confiance. L’on ne débat pas avec n’importe qui, d’autant qu’il existe d’autres registres citoyens, dont la lutte, la résistance….

Condi­tion 3 : une vali­dité procédurale

Une déli­bé­ra­tion selon Haber­mas se construit grâce à une procé­dure dans laquelle chacun s’engage le plus honnê­te­ment possible, pour élabo­rer collec­ti­ve­ment la meilleure réso­lu­tion possible. La valeur d’une déli­bé­ra­tion démo­cra­tique est pro- cédu­rale ; procé­dure qui permet de vali­der et de légi­ti­mer le résul­tat. Chaque citoyen peut entrer dans une déli­bé­ra­tion démo­cra­tique avec ses convic­tions, quels qu’en soient les conte­nus. À condi­tion toute­fois qu’il accepte l’idée selon laquelle, au terme d’une procé­dure valide métho­do­lo­gi­que­ment – le « sol commun » sans lequel débattre n’a pas de sens – ce à quoi il croit le plus person­nel­le­ment ne sera pas néces­sai­re­ment retenu comme réso­lu­tion commune, valant pour tous, pour la vie en société. Une telle atti­tude, requise pour chacun, implique une mise en suspens des posi­tions person­nelles arrê­tées : une atti­tude à la fois éthique et poli­tique, qui distingue valeurs privées (esti­mables, mais qui ne peuvent valoir pour tous) et normes publiques (valant pour tous) : quatre registres consti­tuent cette procédure.

Les registres et les temps de la délibération

Un préa­lable. Une déli­bé­ra­tion doit avoir un point de départ réel, lié à des enjeux quoti­diens : des diffi­cul­tés ou des situa­tions à faire évoluer. Impor­tant aussi de se donner collec­ti­ve­ment une méthode pour perfec­tion­ner les actes de parole !

Il s’agit bien d’une déli­bé­ra­tion et non pas d’un simple débat : une réso­lu­tion commune en est l’enjeu. Le terme réso­lu­tion est préféré à celui de déci­sion. Une déci­sion est ponc­tuelle, défi­ni­tive et non réver­sible. Elle se situe prin­ci­pa­le­ment dans le registre de l’efficacité. La réso­lu­tion se donne, elle, comme pouvant être revue (faillible) et elle intègre des choix éthiques et poli­tiques. Une déli­bé­ra­tion ne se pratique pas en une ou deux heures dans un même lieu : sortir de l’unité de temps et de l’unité de lieu. Les diffé­rentes étapes, à mettre en inter­ac­tion, peuvent être prati­quées à des moments diffé­rents, avec des écarts de temps entre deux étapes. Chaque registre est un temps propre.

Registre narratif‑1. Le vécu : émotions et expé­riences – Le sincère

Quelles situa­tions pouvons-nous racon­ter en rela­tion avec le problème posé ? Ces récits sont recueillis et mis en rela­tion les uns avec les autres. Après ce premier temps et avant le deuxième, il s’agit de produire collec­ti­ve­ment un ensemble de ques­tions, susci­tées chez chacun par la narra­tion des situa­tions. Lorsque des réac­tions spon­ta­nées surgissent en termes d’affirmations ou de convic­tions, il s’agit de les trans­for­mer en ques­tions, car on ne peut travailler avec des affir­ma­tions fermées. Ensuite, il s’agit de clas­ser ces ques­tions par thèmes et de se donner un agenda formu­lant une entrée commune dans le travail : on met en débat quelle hypo­thèse, quelle ques­tion, quel problème exac­te­ment ? Le ques­tion­ne­ment sur le vécu permet de formu­ler collec­ti­ve­ment et clai­re­ment le problème à trai­ter, la ques­tion ou les ques­tions à résoudre.

Registre scientifique‑2. Les faits : – Le contexte

Quelles sont les données objec­tives, maté­rielles, finan­cières, écono­miques, sociales et autres, locales ou mondiales, qui influencent les situa­tions ? (Voir les sources infor­ma­tives). Quelles sont nos contraintes ? (Inté­grer éven­tuel­le­ment déjà pour ce point des éléments du 4e temps). Quelles sont nos possi­bi­li­tés ? Quelles sont les obli­ga­tions liées aux pratiques et fonc­tions des uns et des autres ? Quelles marges de manœuvre se dessinent ?…

Registre politique‑3. Les choix éthiques et poli­tiques – Le Juste

À quelles diffi­cul­tés vécues et à quelles contraintes donner la prio­rité ? En fonc­tion de quels prin­cipes, de quels choix éthiques et poli­tiques ? Quelles solu­tions, reven­di­ca­tions ou pers­pec­tives communes et poli­tiques formu­ler ? Ici, il s’agit de mettre les réso­lu­tions à l’épreuve du gouver­nail. Les options que nous prenons (bonnes pour nous) vont-elles être justes pour les autres acteurs concer­nés ? Ont-elles des chances d’être justes pour tous (anti­ci­pa­tions, généralisations…) ?

Registre juridique‑4. Le rapport aux règles et lois – Le Droit

Quelles sont nos obli­ga­tions légales ? Que disent les textes de lois, les circu­laires, les règle­ments d’ordre inté­rieur ? Les réso­lu­tions envi­sa­gées relèvent-elles du Droit  natio­nal ou inter­na­tio­nal ? Doit-on tenir compte d’usages contrai­gnants non stric­te­ment juri­diques ? Les règles ou le Droit en vigueur peuvent-ils nous servir et nous soute­nir ? Ou bien a contra­rio, ces règles ou ce Droit sont-ils en déca­lage, voire en défaut, par rapport aux situations ?

Les rapports au vécu et au juste nous appar­tiennent tota­le­ment en tant que citoyens ; les experts n’ont pas à nous les dicter. En revanche, en ce qui concerne les rapports au contexte et au droit, nous pouvons nous faire aider pour dispo­ser d’éclairages pertinents.

M.H.

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