Salut & Fraternité

Le trimestriel de la laïcité en Province de Liège

  • Florence Caeymaex
    Florence Caeymaex
    philosophe
Propos recueillis par Grégory Pogorzelski

Regarder la mort pour mieux vivre

Florence Caey­maex, docteur en philo­so­phie, est entre autres membre du comité consul­ta­tif de bioé­thique de Belgique et codi­rec­trice de l’unité de recherche Maté­ria­lité de la poli­tique à l’ULg. Elle nous propose un regard philo­so­phique sur la mort.

Salut & Frater­nité : La mort est-elle un sujet philo­so­phique fondamental ?

Florence Caey­maex : La philo­so­phie parle de la mort avant tout parce qu’elle parle de la vie et que tous les vivants meurent. La ques­tion de la mort renvoie à comment vivre. Quand Socrate meurt entouré de ses disciples, il ne leur parle pas de ce qui lui arrive : il les encou­rage à bien vivre. Épicure, lui, cherche à déli­vrer de la crainte de la mort. Pour lui, le désir d’immortalité est un frein à pouvoir jouir de la vie.

Spinoza fait écho à Épicure. Son éthique défi­nit ce qu’il appelle la sagesse de l’homme libre, qui « ne pense rien moins qu’à la mort et sa sagesse est une médi­ta­tion non de la mort, mais de la vie. » Il s’oppose à la concep­tion chré­tienne de l’époque, qui elle est une médi­ta­tion sur la mort comme passage vers la « vraie » vie, éternelle.

L’existentialisme, lui, aborde la mort moins comme un acci­dent biolo­gique que comme une expé­rience, collec­tive ou indi­vi­duelle, du néga­tif. Qu’il s’agisse de mort, d’angoisse, de lutte, de guerre, ou simple­ment d’une action qui s’enlise, l’enjeu est de rouvrir l’espace du possible. C’est pour­quoi Sartre défi­nit la mort comme la possi­bi­lité de l’impossibilité : la mort est la fin de tout possible.

Appri­voi­ser la mort, la repous­ser est un rêve que caresse l’Homme depuis la nuit des temps. Des fables nour­ries de nos jours par des tech­no­lo­gies en constante évolu­tion. CC-BY-NC-SA Flickr​.com – Jona­than Kos-Read

S&F : Notre société retarde cette fin défi­ni­tive de plus en plus. Quelles en sont les consé­quences sur notre concep­tion de la mort ?

F.C. : Toutes les socié­tés cherchent à appri­voi­ser la mort de deux manières : régler la sépa­ra­tion des vivants et des morts et permettre aux vivants de ne pas aller seuls vers la mort. Ce sont les objec­tifs des rites et des pratiques funé­raires, des idées et des discours sur la mort, de ce système symbo­lique qui vise à donner sens à la mort.

Nos moyens tech­niques de repous­ser la mort trans­forment notre système symbo­lique. Nos socié­tés modernes tendent à mettre la mort à l’écart, à la rendre moins visible. Elles exposent très peu les morts et les mourants au regard des vivants.

Mais ceci ne concerne que quelques socié­tés paci­fiées, mino­ri­taires, où la violence et la mala­die semblent maîtri­sées. En Syrie ou en Soma­lie, les popu­la­tions ont un tout autre rapport à la mort. Il y est courant de mourir sans secours, de côtoyer les cadavres. Même au sein de nos propres pays, il existe des zones d’exception où les gens sont expo­sés fron­ta­le­ment à la mort. Je pense notam­ment aux condi­tions des clan­des­tins ou des sans-abri.

S&F : Certains discours immor­ta­listes ou trans­hu­ma­nistes parlent de la mort comme d’une mala­die à soigner. Ce discours est-il nouveau, et qu’apporte-t-il ?

F.C. : Non, ce n’est pas nouveau. Nombre de socié­tés parlent de formes de vie au-delà de la mort, d’immortalité physique… Toutes les socié­tés fabulent. Simple­ment, notre tech­no­lo­gie qui prolonge, repro­duit ou mani­pule le vivant alimente ces fables. Celles-ci répondent à nos angoisses et stimulent notre imagi­na­tion, mais relèvent encore de la science-fiction. Ce sont des idées de luxe qui naissent dans nos socié­tés privi­lé­giées. Pour ceux qui vivent encore la mort comme quelque chose de violent et quoti­dien, ce rêve d’immortalité n’a pas de sens.

Toutes les socié­tés fabulent. Simple­ment, notre tech­no­lo­gie qui prolonge, repro­duit ou mani­pule le vivant alimente ces fables. Celles-ci répondent à nos angoisses et stimulent notre imagi­na­tion, mais relèvent encore de la science-fiction.

S&F : Imagi­nez que le comité de bioé­thique soit solli­cité à propos d’un trai­te­ment d’immortalité. Comment abor­de­riez-vous la situation ?

F.C. : Selon Michel Foucault, les socié­tés modernes fonc­tionnent selon le prin­cipe de « faire vivre et lais­ser mourir » « Faire vivre » renvoie autant aux poli­tiques hygié­nistes qu’au recul de la peine de mort. Mais les déci­sions poli­tiques impliquent aussi que certaines popu­la­tions soient lais­sées de côté. Toute réflexion bioé­thique doit en tenir compte.

Il faudrait deman­der aux auteurs de science-fiction de nous imagi­ner ce monde étrange, ultra stra­ti­fié et presque sans enfants. Cela pour­rait nous aider à penser le nôtre.

Maté­riel­le­ment, une popu­la­tion immor­telle qui se repro­dui­rait à l’infini serait inte­nable. C’est diffi­cile à penser mais j’y vois deux issues. L’une serait la guerre géné­ra­li­sée pour l’espace et les ressources. L’autre serait une restric­tion dras­tique, massive sur la repro­duc­tion humaine pour préve­nir cette guerre. Comment et jusqu’où pour­rait-on empê­cher la repro­duc­tion humaine ? Qui repro­duire ? Qui lais­ser vivre éter­nel­le­ment ? Déci­der poli­ti­que­ment — que ce soit auto­ri­tai­re­ment ou démo­cra­ti­que­ment — de ces ques­tions serait redou­table. Il faudrait deman­der aux auteurs de science-fiction de nous imagi­ner ce monde étrange, ultra stra­ti­fié et presque sans enfants. Cela pour­rait nous aider à penser le nôtre.

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