Salut & Fraternité

Le trimestriel de la laïcité en Province de Liège

  • Marine Franssen
    Marine Franssen
    chargée de recherche au Lentic (HEC ULiège)
  • Giseline Rondeaux
    Giseline Rondeaux
    chargée de recherche au Lentic

Impacts de l’Intelligence Artificielle : de l’analyse des emplois à l’analyse des tâches ?

Will robots take my job1 ? Cette phrase choc, maté­ria­li­sée sous la forme d’un site web, résume une des préoc­cu­pa­tions majeures liées à l’avènement de l’intelligence arti­fi­cielle (IA) : la dispa­ri­tion massive d’emplois au profit des machines. Entre fata­lisme et utopisme tech­no­lo­gique naïf, les entre­prises peinent à se posi­tion­ner face aux trans­for­ma­tions qu’engendre l’IA sur leurs métiers et acti­vi­tés.


L’étude de Frey et Osborne (2013), repré­sen­ta­tive d’un courant domi­nant de la litté­ra­ture scien­ti­fique, aborde cette ques­tion par le biais des emplois. Les auteurs exposent des pour­cen­tages sur le nombre d’emplois dont l’IA va entraî­ner la dispa­ri­tion ou l’apparition. Ces chiffres sont décli­nés suivant les secteurs d’activité, abou­tis­sant à des projec­tions socio-écono­miques pour demain et souli­gnant les risques pour certaines caté­go­ries de travailleurs plus vulné­rables. Un écueil de cette approche quelque peu méca­nique est son focus essen­tiel­le­ment quan­ti­ta­tif sur les métiers consi­dé­rés dans leur globa­lité.

D’autres auteurs comme Bryn­jolf­sson et al. (2018) s’attachent à montrer que les impacts de l’IA sur les métiers gagne­raient à être appré­hen­dés en termes de tâches qui les composent. Ils proposent une analyse de la trans­for­ma­tion des emplois, plus ou moins profonde selon le nombre de tâches qui seraient prises en charge par l’IA, de manière auto­nome ou en colla­bo­ra­tion avec l’être humain. À une logique de rempla­ce­ment de l’homme par la machine se substi­tue ainsi une posture centrée sur le poten­tiel des parte­na­riats colla­bo­ra­tifs homme/machine, en prenant en compte les spéci­fi­ci­tés des contextes dans lesquels elle se déploie et les compor­te­ments des acteurs (utili­sa­teurs « exem­plaires », leaders d’opinion, diri­geants, action­naires, lobbies, etc.) qui vont influen­cer son usage.

Une approche des impacts de l’IA par une analyse des tâches conduit aussi à s’intéresser aux compé­tences néces­saires pour leur réali­sa­tion, et au carac­tère plus ou moins rempla­çable de certaines d’entre elles. L’IA en tant qu’innovation tech­no­lo­gique est alors envi­sa­gée comme étant à la fois struc­tu­rante et construite par les inter­ac­tions sociales et son impact ratta­ché à la trans­for­ma­tion et à l’évolution des profils des compé­tences. C’est le parti que notre équipe de recherche, enga­gée dans une étude pour un grand acteur du secteur des télé­coms en Europe, a choisi d’adopter. Gageons que cette pers­pec­tive permet­tra d’ouvrir de nouvelles pistes de réflexion et de posi­tion­ne­ment trans­cen­dant une vision dicho­to­mique des impacts de l’IA.


  1. Les robots vont-ils prendre mon emploi ? [notre traduc­tion]. Voir https://​will​ro​bots​ta​ke​my​job​.com/

Biblio­gra­phie :
Bryn­jolf­sson, E., Mitchell, T., & Rock, D. (2018). « What can machines learn and what does it mean for occu­pa­tions and the economy ? » AEA Papers and Procee­dings, 108, 43–47.
Frey, C. B., & Osborne, M. A. (2013). « The future of employ­ment : how suscep­tible are jobs to compu­te­ri­za­tion ? » Tech­no­lo­gi­cal fore­cas­ting and social change, 114, 254–280.

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