Salut & Fraternité

Le trimestriel de la laïcité en Province de Liège

  • Jean Heutte
    Jean Heutte
    maître de conférence à l’université de Lille et spécialiste francophone du flow
Propos recueillis par Grégory Pogorzelski

Le flow : la satisfaction d’accomplir

Jean Heutte est maître de confé­rences au sein de l’équipe Trigone-CIREL de l’université de Lille. Il est l’un des cher­cheurs réfé­rents au niveau euro­péen de la modé­li­sa­tion théo­rique de l’expérience opti­male, ou flow.


Salut & Frater­nité : Vos travaux s’intéressent au phéno­mène du flow. Qu’est-ce que c’est ?

Jean Heutte : Je vais citer la version fran­co­phone de la défi­ni­tion de consen­sus établie par le Flow Resear­chers Network : « un état d’épanouissement lié à une profonde impli­ca­tion et au senti­ment d’absorption, que les personnes ressentent lorsqu’elles sont confron­tées à des tâches dont les exigences sont élevées et qu’elles perçoivent que leurs compé­tences leur permettent de rele­ver ces défis. » C’est le bien-être que l’on ressent quand on se dépasse et que l’on veut conti­nuer ce que l’on fait. J’insiste sur le terme « bien-être » plutôt que « plai­sir », être en accord avec soi-même plutôt que de tenter de combler quelque chose d’insatiable. On parle aussi parfois de « pic de perfor­mance » mais cela donne l’impression de ne parler qu’aux spor­tifs de haut niveau, alors que le phéno­mène est acces­sible à tout le monde, même débu­tant, et qui se produit quelle que soit l’activité : spor­tive, manuelle, intel­lec­tuelle…

S&F : À quoi recon­naît-on cet état ?

J.H. : Le signe le plus évident, c’est le bien-être procuré par l’activité en elle-même. Même si c’est une tâche qui vous a été assi­gnée, le fait de souhai­ter l’accomplir et de s’apercevoir dans le fil de l’action que vous pouvez atteindre l’objectif va vous procu­rer une vive émotion, un senti­ment de bien-être. Vous prenez conscience que vous avez progressé au-delà que ce que vous pensiez possible. Ensuite, la percep­tion du temps. Quand on est pris par l’activité, le temps passe à toute vitesse. On s’oublie dans l’activité, égale­ment : on se fiche d’être ridi­cule ou maladroit, de poser une ques­tion idiote pourvu que cela puisse permettre de réus­sir la tâche que l’on souhaite réel­le­ment accom­plir. Mais le flow est un état fragile. Quand vous êtes plongé dans votre acti­vité et que vous êtes inter­rom­pus, ce sera diffi­cile de retrou­ver les condi­tions néces­saires pour vous y plon­ger à nouveau.

Même si c’est une tâche qui vous a été assi­gnée, le fait de souhai­ter l’accomplir et de s’apercevoir dans le fil de l’action que vous pouvez atteindre l’objectif va vous procu­rer une vive émotion, un senti­ment de bien-être.

S&F : Juste­ment, pour retrou­ver cet état de flow, le provo­quer, comment faire ?

J.H. : La première chose, c’est de penser que même si elle est diffi­cile, l’activité peut être réali­sable, sinon on sera inquiet ou angoissé. Mais il faut aussi que cette acti­vité offre du défi, sinon on se lasse. C’est pour ça qu’on parle d’expérience opti­male : c’est un équi­libre entre vos compé­tences et l’exigence de la tâche. Il faut pouvoir se concen­trer, égale­ment, ne pas être distrait. Pour se plon­ger dans une acti­vité il faut aussi que l’on sache où l’on va, et que l’on ait des critères clairs de réus­site ou d’échec. Et durant l’activité, il faut enfin qu’on sache très vite si on est sur la bonne voie ou si on se trompe, qu’il y ait un feed­back immé­diat.

S&F : Quels sont les rapports entre stress et moti­va­tion ?

J.H. : Ils sont complexes. Le stress est une réponse à deux néces­si­tés vitales : « fuir ou combattre ». À la base, c’est une réac­tion réflexe pour assu­rer sa survie. C’est un état abso­lu­ment néces­saire dans certains contextes, qui concentre toutes les ressources corpo­relles dispo­nibles pour agir dans l’urgence. Mais le stress est peu favo­rable à la cogni­tion. En état de stress, certaines zones du cerveau sont court-circui­tées, ce qui va notam­ment impac­ter notre réflexion, notre mémoire, même notre juge­ment éthique. Ce n’est pas la meilleure idée de mettre en état de stress quelqu’un qui doit réflé­chir, apprendre, prendre des déci­sions nuan­cées…

Être absorbé sur une tâche est carac­té­ris­tique du flow. CC-BY-NC-SA Flickr​.com – John Nicholls

S&F : Le flow, c’est le bonheur au travail ?

J.H. : C’est le bien-être dans la réali­sa­tion d’une tâche précise. Quand les condi­tions sont réunies, en progres­sant dans la tâche, je progresse aussi moi-même dans ma pratique. Je vis ce moment où ma pensée, mes gestes, ma tâche se réalisent sans aucune diffi­culté. Cette impres­sion de grande flui­dité, c’est le flow qui s’exprime. Et contre toute attente, c’est au travail que la plupart des gens perçoivent le plus souvent le flow. Ce « para­doxe du travail » a été mis en évidence dès 1989 dans une étude conduite par Mihály Csíks­zent­mihá­lyi, le cher­cheur à l’origine de la notion de flow, et Judith LeFevre. L’inaction nous fait rumi­ner, et rumi­ner provoque de l’anxiété. Être actif, même dans des tâches que l’on n’a pas choi­sies, augmente les chances que l’une d’entre elles nous mène vers le flow.


Pour aller plus loin :

  • Heutte, J., (2017). « L’environnement opti­mal d’apprentissage tout au long et tout au large de la vie : Contri­bu­tion de la recherche empi­rique sur les déter­mi­nants psycho­lo­giques de l’expérience posi­tive subjec­tive aux sciences de l’éducation et de la forma­tion des adultes ». Sciences & Bonheur, 2. ISSN : 2448–244X ­https://​goo​.gl/​x​g​h​TCq