• Sybille Mertens
    Sybille Mertens
    professeure d’économie sociale et conseillère de la Rectrice à la Transition environnementale et sociale à l’ULiège.

L’économie sociale : réparer la société et transformer l’économie

Face au défi du changement climatique, deux axes d’intervention majeurs s’imposent : la mitigation, c’est-à-dire la réduction des causes, et l’adaptation, qui consiste à en atténuer les effets.


Cela nécessite différentes mobilisations : modifier nos comportements de consommation, en priorité ceux des plus aisés, s’engager dans l’exnovation — c’est-à-dire abandonner rapidement les technologies et pratiques nuisibles — et protéger les populations les plus vulnérables. Sortir du piège de l’impuissance, c’est exercer une action à la fois sur les causes et les conséquences de la crise climatique. C’est précisément dans cette double dynamique que l’économie sociale trouve toute sa pertinence.

L’économie sociale se présente comme une forme alternative d’économie, compatible avec une société juste et respectueuse des limites planétaires. Concrètement, elle rassemble des initiatives privées qui développent un projet d’entreprise au service des citoyens et des communautés, hors d’une économie mondialisée, financiarisée et concentrée dans les mains de quelques acteurs puissants.

l’économie sociale déploie aussi une fonction transformatrice, en contestant les racines des dérives actuelles. Elle permet aux citoyens de prendre conscience des enjeux, puis d’exprimer leurs choix « politiques » à travers des actes économiques qui bousculent les modèles traditionnels.

En Belgique, ces projets, organisés en asbl ou en coopératives, représentent près de 12 % de l’économie nationale. Ils se soumettent volontairement à des règles strictes : les décisions sont prises démocratiquement par les associés, et les possibilités d’enrichissement personnel sont limitées. Ce cadre leur permet de poser des choix de gestion alignés avec des objectifs sociaux prioritaires, comme l’inclusion socio-professionnelle, la lutte contre la pauvreté, la gestion durable des ressources naturelles, la protection de la biodiversité, la mobilité douce, la sécurité alimentaire, l’énergie verte ou encore l’économie circulaire.

Longtemps cantonnée à un rôle de réparation des dommages causés par le système économique dominant, l’économie sociale s’affirme désormais aussi comme un acteur de transformation en s’attaquant aux causes profondes des déséquilibres.

Dans son rôle réparateur, forte d’un ancrage territorial qui lui permet d’être proche des besoins des populations et des ressources locales, l’économie sociale agit en complément de l’action publique. Au cours des vingt dernières années, elle a ainsi apporté des solutions concrètes, par exemple dans la rénovation énergétique des bâtiments, dans l’accès au crédit, à la santé ou à l’alimentation de qualité pour les ménages précaires, ou encore dans la gestion d’espaces naturels en commun. Ces entreprises ont réussi à corriger des injustices sociales ou à réparer des atteintes environnementales, en refusant les logiques d’exclusion et de rentabilité à court terme, et en mobilisant des ressources originales telles que le bénévolat, les dons ou le capital patient des citoyens.

Cette capacité à concevoir des modèles économiques innovants se révèle précieuse sur un autre front. Car l’économie sociale déploie aussi une fonction transformatrice, en contestant les racines des dérives actuelles. Elle permet aux citoyens de prendre conscience des enjeux, puis d’exprimer leurs choix « politiques » à travers des actes économiques qui bousculent les modèles traditionnels. Par exemple, face aux émissions fossiles responsables du dérèglement climatique, l’économie sociale soutient la production d’énergie verte, mais en la confiant à des citoyens regroupés en coopératives. Dans des secteurs comme la mobilité, la construction ou l’agroalimentaire, elle propose des alternatives concrètes : mobilité douce (livraison à vélo), circularité des matériaux, tiers-investisseur pour la rénovation, filières alimentaires en circuit court. Ces alternatives, d’abord modestes mais toujours co-contrôlées par les citoyens, réduisent la dépendance aux modèles industriels dominants et facilitent les politiques d’exnovation en démontrant que d’autres voies sont plus robustes. Souvent, elles sont ensuite imitées par des PME, qui deviennent des alliées dans la transformation du système.

© Wafer Wan – Unsplash.com

Enfin, ces projets sont aussi un apport précieux pour nos démocraties. Ils sensibilisent aux conséquences des actions individuelles sur les autres et sur l’environnement, tout en permettant d’expérimenter la démocratie économique : les décisions y sont prises collectivement sur base d’une information transparente et intelligible. Par exemple, des citoyens investissant dans le circuit court alimentaire découvrent d’abord des bénéfices pour leur santé, puis prennent conscience des enjeux environnementaux et sociaux, et finissent par soutenir démocratiquement des modes de production moins énergivores et rendus possibles par une politique de prix justes.

L’économie sociale incarne ainsi une économie ancrée sur un territoire, fondée sur des relations de proximité non anonymes et ouvrant la voie à des actions lucides et très concrètes, ici et maintenant.

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