• Luca Tomini
    Luca Tomini
    chercheur qualifié du F.R.S.-FNRS et professeur à l’Université libre de Bruxelles, CEVIPOL

Démocraties illibérales : façade démocratique et réalité autoritaire

En 2014, Viktor Orbán déclarait vouloir construire un « État illibéral » en Hongrie. Depuis lors, ce modèle semble continuer à se diffuser : la Pologne sous le PiS ; la Turquie d’Erdogan, et maintenant, on observe des tendances analogues aux États-Unis sous Trump. Ces régimes conservent l’organisation d’élections tout en sapant systématiquement les contre-pouvoirs.


Le concept de « démocratie illibérale » a été introduit par Fareed Zakaria en 1997 pour caractériser des systèmes électoraux dépourvus de garanties libérales. Viktor Orbán le revendique ouvertement, concevant un système où la volonté de la majorité prévaut sur les droits individuels et les contrepoids. Ces systèmes maintiennent une façade démocratique – élections, parlement, constitution – mais en érodent peu à peu la substance : contrôle des médias, mainmise sur la justice, intimidation de la société civile.

La démocratie ne se limite toutefois pas aux élections : elle englobe le pluralisme, la véritable alternance, la défense des minorités et l’État de droit. Dans le cas contraire, il ne demeure qu’un « autoritarisme compétitif » : les élections sont présentes, mais elles ont lieu dans un contexte profondément inégal. L’opposition peut y participer dans des circonstances qui rendent leur victoire très ardue. Ces régimes ne proposent donc pas un modèle démocratique alternatif, ils instrumentalisent la légitimité du vote pour démanteler la démocratie elle-même.

Ces systèmes maintiennent une façade démocratique – élections, parlement, constitution – mais en érodent peu à peu la substance (…)

Bien que les cas les plus marquants soient issus de la droite nationaliste et conservatrice (Orbán, ­Kaczynski, Erdogan), l’attrait de l’illibéralisme ne se limite pas à l’extrême droite. Il émerge partout chaque fois que la « volonté populaire » est utilisée pour contourner les garanties constitutionnelles. À gauche, divers mouvements populistes en Amérique latine ont aussi affaibli l’État de droit au nom du peuple : au Venezuela, Hugo Chávez d’abord puis Nicolás Maduro ont peu à peu sapé les institutions indépendantes et métamorphosé le pays en un régime autoritaire. Daniel Ortega, issu de la gauche sandiniste, a établi un régime autoritaire au Nicaragua. Ces exemples montrent que l’illibéralisme est une logique politique visant à concentrer le pouvoir. Plus inquiétant encore, on constate aussi l’émergence de tendances illibérales à l’intérieur même des partis traditionnels. Quand des gouvernements occidentaux limitent les libertés pour des raisons de sécurité sans un contrôle adéquat, contournent les parlements via des décrets ou dénigrent systématiquement les magistrats qui les contrarient, ils établissent une rhétorique anti-libérale. L’importance de la vigilance s’impose alors partout.

L’expérience et l’analyse politique révèlent une réalité essentielle : la préservation de l’État de droit est principalement un enjeu politique interne, et secondairement, un sujet d’interventions externes. La Pologne en est un parfait exemple. Après huit ans de dérives illibérales sous le PiS, c’est la mobilisation massive de la société civile et des partis politiques polonais qui a inversé la tendance. Un tel changement demande une opposition apte à surmonter ses dissensions mais aussi une résistance quotidienne des juges qui refusent de céder, d’universitaires qui défendent l’indépendance académique et d’ONG qui enregistrent les abus du pouvoir malgré les menaces et les pressions économique et politique. En dépit du verrouillage exercé par le Fidesz en Hongrie, des villes telles que Budapest font preuve de résistance en choisissant des maires d’opposition qui maintiennent des espaces de liberté.

Plébiscité par Viktor Orbán, l’illibéralisme maintient un certain nombre d’institutions démocratiques en sapant dans le même temps les contre-pouvoirs. – CC BY-SA NATO North Atlantic Treaty Organization

Bien que nécessaires, les mécanismes européens demeurent secondaires et largement inefficaces en l’absence d’une dynamique interne. L’article 7 du Traité sur l’Union européenne, qui vise à punir les violations graves, est bloqué par la nécessité d’un consensus : la Pologne a défendu la Hongrie et vice-versa. Le mécanisme de conditionnalité budgétaire, plus récent, a certes gelé des milliards d’euros pour la Hongrie, mais Orbán a maintenu son pouvoir en compensant par d’autres sources de financement et en exploitant politiquement la « confrontation avec Bruxelles ». Les jugements de la Cour de justice de l’Union européenne exercent une forte pression, mais sont confrontés à la réalité du pouvoir : un gouvernement illibéral peut tout simplement choisir d’ignorer ces verdicts, et l’UE possède peu de leviers coercitifs directs à sa disposition. Bien que solide, le droit européen ne peut remplacer une victoire politique démocratique à l’échelle nationale.

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