-
Jean Faniel,
politologue et directeur du Centre de recherche et d’information socio-politiques (CRISP).
Sécularisation et pilarisation : quels impacts aujourd’hui ?
Si la sécularisation est un phénomène qui touche assez largement l’Europe occidentale, la pilarisation est propre à quelques petits pays seulement, et elle subsiste bien plus en Belgique qu’ailleurs1. Comment cela se traduit-il concrètement sur le terrain ? Considérons le champ associatif et syndical.
Au XIXe siècle, dans une Belgique encore largement imprégnée de catholicisme et où l’Église exerce une forte influence, se développent de nombreuses organisations de différents types. Nombre d’entre elles sont marquées par un courant idéologique ou philosophique spécifique, en particulier catholique, socialiste ou libéral.
Que reste-t-il aujourd’hui de ce tableau ? En quelques décennies, la pratique religieuse s’est non seulement nettement amoindrie, mais elle s’est aussi diversifiée. Le poids électoral des partis sociaux-chrétiens s’est lui aussi largement atténué.
En revanche, les organisations chrétiennes que l’on peut classiquement identifier à la pilarisation ne témoignent pas d’une pareille désaffection. L’enseignement catholique scolarise une majorité d’élèves en Flandre ainsi que, en Communauté française, dans l’enseignement secondaire. La Confédération des syndicats chrétiens (CSC) affilie plus de 1 430 000 personnes et arrive largement en tête lors des élections sociales (50,4 % des voix pour les comités pour la prévention et la protection au travail – CPPT – en 2024). Quant aux Mutualités chrétiennes, elles comptent en leurs rangs quasiment 40 % de la population belge, loin devant l’Union nationale des mutualités socialistes (28,6 %), les mutualités libres (19,8 %) ou les mutualités libérales (4,6 %).

Conséquence probable de la sécularisation, certaines organisations ont modifié leur dénomination : depuis quelques années, la JOC n’est plus la Jeunesse ouvrière chrétienne mais la Jeunesse organisée et combative. Si vous fréquentez l’hôpital du MontLégia, ne dites plus « Centre hospitalier chrétien », mais « CHC ». Dans d’autres cas, la communication atténue l’appartenance idéologique : une récente publicité radiophonique vantait les mérites de « la MC », sans jamais parler des « Mutualités chrétiennes ». On aurait tort de penser que cette relégation à l’arrière-plan de l’appartenance est le propre du monde chrétien. À côté de « la MC », on trouve désormais « Solidaris », et seule la composante luxembourgeoise a maintenu bien en évidence dans sa communication l’appellation « Mutualité socialiste ».
Si la sécularisation de la société belge paraît indéniable, la dépilarisation est bien moins aboutie. En effet, les origines philosophiques et idéologiques demeurent la base sur laquelle se structurent les rapports au sein d’une partie au moins de la société civile en Belgique. Le Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC) et ses organisations constitutives (CSC, Équipes populaires, JOC, MC et Vie féminine) entretiennent entre eux des collaborations privilégiées, que favorise l’affiliation de bon nombre de leurs membres à plusieurs de ces organisations simultanément. Si l’Action commune socialiste (FGTB, Jeunes Socialistes, Solidaris, Solsoc, PAC, etc.) présente un caractère moins stable et moins solide, les collaborations entre organisations du pilier socialiste sont multiples. Tendanciellement, les coopérations entre organisations de types différents continuent, aujourd’hui encore, à se tisser au sein d’un même pilier. Cela n’empêche cependant ni l’existence de pratiques sectorielles de front commun (syndical, par exemple), ni la participation d’une variété d’organisations de différents types et de différents horizons au sein de campagnes communes ou de souscrire ensemble à des plateformes visant un objectif spécifique.
Des constats à nuancer
La persistance de l’importance de la pilarisation dans le paysage belge ne doit toutefois être ni surestimée ni source de généralisation abusive.
Ainsi, bon nombre d’organisations ont vu le jour en dehors des schémas pilarisés décrits ci-dessus, voire avec l’objectif de les transcender, et ne s’inscrivent pas dedans. Par ailleurs, les organisations qui constituent un même pilier n’entretiennent pas nécessairement toutes des relations privilégiées les unes avec les autres. Ainsi, c’est peu dire que les relations entre la CSC-enseignement et le Secrétariat général de l’enseignement catholique (SeGEC) sont loin d’être empreintes de complicité.
(…) Si la sécularisation de la société belge paraît indéniable, la dépilarisation est bien moins aboutie.
La sécularisation est une réalité indéniable dans la Belgique contemporaine. La pilarisation n’est plus aussi prépondérante que par le passé. Néanmoins, considérer que le mouvement de dépilarisation enregistré depuis les années 1960 a atteint le même stade que la tendance à la sécularisation paraît largement hasardeux.
- L. BRUYERE, A.-S. CROSETTI, J. FANIEL, C. SÄGESSER (dir.), Piliers, dépilarisation et clivage philosophique en Belgique, Bruxelles, CRISP, 2019.
< Retour au sommaire

