• Anaïs Pire
    Anaïs Pire
    juriste à la cellule Étude et Stratégie du Centre d’Action Laïque.

Sécularisation et laïcité : des concepts distincts mais complémentaires

Lorsqu’il s’agit d’envisager les rapports entre les structures de l’État et celles des institutions religieuses, des convictions vécues et pratiquées par les citoyens et leur encadrement par les règles de la démocratie et du vivre-ensemble, les mots et les concepts se multiplient à l’envi : sécularisation, neutralité, tolérance, pluralisme, laïcité…

Pourtant, tous ces termes impliquent des modes d’organisation de la sphère publique distincts, et par là, des conséquences différentes sur le régime des droits humains et des libertés fondamentales. Ainsi, les concepts de sécularisation et de laïcité, loin d’être tout à fait synonymes, peuvent être mobilisés pour comprendre et illustrer ces conséquences : il sera dès lors procédé à une analyse comparée de ces deux concepts, des liens qu’ils entretiennent et de leurs implications quant au régime des droits et libertés.

La sécularisation désigne le processus par lequel des fonctions assumées par les autorités religieuses sont transférées à des autorités profanes. Dans cette perspective, des parcelles de l’organisation de la vie sociale, auparavant dévolues à ces autorités religieuses, sortent de leur giron et donc des règles morales ou simplement formelles qui les encadraient, pour être exercées par des autorités étatiques. Il est possible d’observer ce processus en Belgique dès 1830, notamment lorsque la Constitution belge dispose que « la bénédiction nuptiale » ne peut produire aucune conséquence juridique, au contraire du mariage civil. Ainsi, l’institution du mariage, qui était auparavant la prérogative de l’Église, est à présent une institution publique, régie par des dispositions légales (plus ou moins) étrangères aux dogmes catholiques.

Avec la sécularisation, des fonctions assumées par les autorités religieuses sont transférées à des autorités profanes, c’est ainsi que le mariage civil est devenu une institution publique avec la Constitution belge de 1830. © Martine Doucet – Wikimedia Commons

La laïcité, quant à elle, implique l’impartialité du pouvoir civil démocratique dégagé de toute ingérence religieuse en tant que garantie du régime des droits et libertés. En l’absence de sécularisation, il ne peut y avoir de laïcité, puisque des fonctions civiles seraient exercées par des autorités religieuses au mépris de la neutralité de l’État. Dans ce cadre, la religion et les convictions sont envisagées comme des libertés privées, dont l’État doit toutefois assurer l’exercice pacifique et égalitaire. C’est le principe de la neutralité de l’État, qui s’inscrit dans une forme de sécularisation.

Sécularisation et laïcité sont donc intrinsèquement liées, dans la mesure où la sécularisation est une condition nécessaire, mais non suffisante, à la laïcité. Un État sécularisé ne pourrait être laïque que s’il est également impartial, c’est-à-dire qu’il n’exprime aucune référence ou préférence pour une conception de vie et interdit toute forme d’ingérence des autorités religieuses dans la sphère publique. L’État impartial garantit par là à chaque individu la possibilité d’exercer ses libertés et de revendiquer ses droits en fonction de son propre cadre de référence et ses propres valeurs. Pour poursuivre sur l’exemple du mariage, si seules les personnes mariées religieusement pouvaient disposer d’avantages fiscaux liés à ce statut, il ne serait pas possible de considérer que l’État est neutre, puisqu’il favoriserait les seules personnes qui adhèrent à la religion célébrant ces mariages, au détriment des autres.

Sécularisation et laïcité sont donc intrinsèquement liées, dans la mesure où la sécularisation est une condition nécessaire, mais non suffisante, à la laïcité. (…)

Or, l’impartialité de l’État semble aujourd’hui mise en tension par des formes de retour du religieux dans la sphère publique, des expressions de plus en plus décomplexées de revendications dogmatiques ou obscurantistes et du gain d’influence des populismes conservateurs 1. Cette circonstance constitue une menace flagrante pour les droits et libertés : soit de manière frontale, parce que les tenants de ces discours tentent de supprimer ou de rendre ineffectifs certains droits acquis grâce à la sécularisation (comme le droit à l’avortement, au blasphème, etc.), soit de manière insidieuse, en proclamant une forme de relativisme dans les conceptions de vie et les valeurs qu’elles portent, certains étant jugées dignes de protection tandis que d’autres devraient être interdites ou ostracisées, non pas sur une base d’équilibre des droits fondamentaux où chaque liberté peut faire l’objet de restrictions à de strictes conditions, mais sur base de leur vision particulière de la vie en société.

La Convention du Centre d’Action Laïque du 22 novembre prochain consacrée à la sécularisation sera ainsi l’occasion pour le mouvement laïque de faire la lumière quant à ces risques qui s’esquissent, mais surtout, celle de mobiliser autour d’un projet de société fondé non pas sur des appartenances religieuses, culturelles ou ethniques, mais sur des valeurs communes qui garantissent le pluralisme et l’ouverture. La défense et la promotion de la liberté, de l’égalité et de la solidarité ne peuvent se faire que sur ce socle.

Rendez-vous à la Convention laïque
le 22 novembre à Namur

Le Centre d’Action Laïque organise tous les trois ans, une Convention laïque pour proposer des orientations sur la politique générale de l’association. Très concrètement, la Convention se veut un moment de rassemblement et d’implication de toutes les composantes du mouvement (l’ensemble des associations laïques et leurs sympathisants). La prochaine Convention aura lieu le samedi 22 novembre au Delta à Namur.

🔗 convention2025.laicite.be

  1. « Convention laïque 2025 : le mouvement laïque consacre un an de travaux à la sécularisation », communiqué de presse du Centre d’Action Laïque du 16 avril 2025.
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