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Benjamin Blaise,
directeur des Territoires de la Mémoire
Le mot, le réel et l’impasse
Assistons-nous à un retour du conservatisme ? Il est difficile de l’affirmer car cela impliquerait qu’il ait un jour disparu, ce que nous ne pensons pas. Que ce conservatisme fasse l’objet d’un marketing d’un genre nouveau nous semble en revanche très clair. Les codes ont indéniablement changé et les méthodes sont digitales. Le succès sur les réseaux des influenceurs masculinistes ou des nouvelles Trad Wives en est un exemple frappant.
Une des batailles importantes de l’époque – d’ailleurs mal embarquée pour les progressistes – se passe dans le champ lexical. On sait depuis Gramsci que la conquête durable du pouvoir passe par l’hégémonie culturelle. Et pour atteindre celle-ci, les mots que l’on impose sont d’une importance fondamentale.
Un mot plus que tout autre semble symboliser cela : le « wokisme ». D’emblée, soyons clairs, nous considérons que le wokisme n’existe pas. En tout cas, pas en tant que tel, pas ici, pas comme ça. Il n’est d’ailleurs utilisé que par celles et ceux qui prétendent le combattre, c’est un indice.
Pour rappel, le mot woke est apparu aux États-Unis dès l’abolition de l’esclavage et sera utilisé au sein de la communauté afro-américaine pour désigner le fait d’être « éveillé » face aux différentes formes d’injustices. Plus récemment, le mot est popularisé par le mouvement Black Lives Matter et c’est à partir de là qu’il est récupéré par les conservateurs pour, comme nous l’explique Alain Policar « le dénigrer et, plus généralement, disqualifier ceux qui en font usage. C’est ainsi que s’impose wokisme, lequel suggère l’existence d’un mouvement politique homogène chargé de propager l’idéologie woke. » 1
La même mécanique s’enclenche ici et le mot devient exclusivement péjoratif en agrégeant, dans un grand gloubi-boulga intellectuel, l’ensemble des luttes et combats progressistes (antiracisme, féminisme, droits LGBTQIA+, écologie, etc.).
Il est également intéressant d’observer les mots que le wokisme a remplacés. Les différentes réalités que le mot semble recouvrir l’étaient jadis par d’autres. Comme nous l’explique Policar, dans la désignation de cette supposée dictature des minorités, le wokisme a remplacé, peu ou prou, l’islamo-gauchisme, lui-même ayant suppléé la bien-pensance et le politiquement correct. Et de noter qu’il s’agit là de « la force des concepts faibles, lesquels gagnent en efficacité ce qu’ils perdent en précision ». 2
À ce stade, deux éléments nous semblent inquiétants :
Premièrement, l’inversion du réel qui rend la chose dangereuse et durablement nocive. À en croire les responsables politiques, penseurs ou « polémistes » (c’est un nouveau métier) fervents défenseurs d’une ligne conservatrice, le wokisme est LE danger de l’époque.
L’« étude » réalisée par Nadia Geerts sur ce thème défend d’ailleurs cette thèse. Le titre, à lui-seul, est révélateur de la dimension idéologique, manipulatoire et très approximative de l’opération : « Wokisme – Ce nouveau totalitarisme dont on ne peut prononcer le nom ».
Rien ne va dans ce titre. D’une part parce que ce qui y est dénoncé ne constitue en rien un totalitarisme, fût-il un « totalitarisme soft » 3. Pour illustrer ce concept, l’autrice cite entre autres Natacha Polony qui constate que « l’atmosphère est lourde. Des phrases, des situations qui semblaient autrefois anodines sont devenues des crimes. Nous sommes tous coupables : d’avoir bu un verre, d’avoir blagué sur les femmes, de manger de la viande, etc. » 4
La nostalgie du bon vieux temps en somme…
Soyons sérieux. Peu importe le combat dont on parle (écologiste, féministe, antiraciste, LGBTQIA+…), nous ne sommes à aucun moment sous le joug de la domination oppressante d’une minorité. Ce type d’entreprise vise à faire passer pour dominantes, invisibilisantes et discriminantes des causes, des luttes et des communautés objectivement dominées, invisibilisées et discriminées.
La seconde partie du titre symbolise, elle aussi, une forme d’inversion du réel. « Ce totalitarisme dont on ne peut prononcer le nom ». Cela semble plutôt contre-intuitif pour un mot omniprésent dans les médias, les débats, les communications politiques et autres discussions. « Trop woke ! » est même devenu l’argument principal du Président des États-Unis pour justifier la plupart de ses décisions (retrait de l’Unesco, définancement des Universités, sanctions contre certaines entreprises,…). Joli succès pour un mot interdit ! Interdit par qui d’ailleurs ? On ne sait pas, mais on présume qu’il s’agit encore là de cette fameuse minorité tyrannique. Ce serait presque drôle si ce n’était pas aussi problématique.
La distorsion du réel est donc totale. Face à un wokisme qui imposerait sa dictature, le mouvement conservateur nous alerte sur les vrais dangers d’une époque où s’installeraient insidieusement les discriminations anti-blancs, anti-hommes, anti-hétéros,…
Une autre dimension du récit conservateur nous paraît trompeuse. Il s’agit de celle qui consiste à laisser penser que ces luttes progressistes, attentives à certaines spécificités des publics minoritaires, s’opposeraient de facto et par nature à l’universalité des droits humains. Il s’agit là bien entendu d’un dévoiement complet du concept tel qu’il a été pensé au départ.
Bien évidemment, certains combats comportent des composantes plus radicales et des lectures avec lesquelles on a tout à fait le droit d’être en désaccord. Bien évidemment, le repli identitaire ou communautaire, même s’il trouve à s’expliquer dans l’histoire et la sociologie, n’est pas une issue souhaitable ni souhaitée. Mais l’utilisation actuelle du mot wokisme, dans cette logique de disqualification pure et simple du discours progressiste, entraîne une polarisation des choses telle que devient de facto impossible toute entente constructive pour lutter contre les discriminations et renforcer le vivre-ensemble et l’émancipation de toutes et tous. À cet instant, il restera toujours plus simple, en Belgique, comme dans beaucoup de pays, d’être un homme blanc. Et ce constat n’implique rien d’autre que d’en être conscient afin de contribuer sereinement à faire évoluer les choses.
- Alain Policar, De woke au wokisme : anatomie d’un anathème, cairn.info. Nadia Geerts, Le wokisme – Ce nouveau totalitarisme dont on ne peut prononcer le nom, Les études du Centre Jean Gol, p.24.
- Ibid, p.24.
- Nadia Geerts, Le wokisme – Ce nouveau totalitarisme dont on ne peut prononcer le nom, Les études du Centre Jean Gol, p24
- Ibid, p24
