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Cécile Vanderpelen-Diagre,
enseigne l'histoire contemporaine à l'Université libre de Bruxelles
Du dogmatisme institutionnel à des rituels individuels
Cécile Vanderpelen-Diagre est professeure d’histoire contemporaine à l’Université libre de Bruxelles et directrice du Centre interuniversitaire d’étude des religions et de la laïcité (CIERL) de l’Université libre de Bruxelles. Elle nous parle des rituels religieux aujourd’hui.
Salut & Fraternité : Assiste-t-on a un regain des pratiques religieuses ?
Cécile Vanderpelen-Diagre : On parle effectivement de retour du religieux mais le terme n’est, selon moi, pas exact. Il n’y a pas de retour du religieux ; la société a simplement arrêté de le regarder pendant un moment.
En ce qui concerne les pratiques, nous ne possédons pas d’indicateurs. Aucun sondage n’a plus été effectué depuis longtemps et, par ailleurs, ces derniers posent toujours la question des croyances, et pas celle des rituels. Cependant, nous disposons d’études de terrain en sociologie et en anthropologie qui permettent de prendre le pouls des pratiques.
Le constat est clair : dans notre société actuelle, les gens sont de moins en moins attachés à une autorité ou à une institution régulatrice religieuse. Mais cela n’empêche pas les individus de suivre de nombreux rituels et des pratiques très diverses. Le Ramadan ou le Carême restent des moments importants. Mais les suivre ne signifie pas forcément de respecter l’intégralité des règles édictées par les institutions religieuses. Désormais, beaucoup de personnes pratiquent une religion « à la carte » : des rituels individualisés qui mêlent yoga, bouddhisme et mystique chrétienne. En France par exemple, l’une des religions qui compte le plus d’adhérents est le bouddhisme.
Si nous ne disposons pas d’indicateurs pour la Belgique, il est possible, en se basant par exemple sur les ventes de livres et de manuels de pleine conscience religieuse qui arrivent en tête des best-sellers, de déduire que la spiritualité remporte un franc succès. Il existe en effet pléthore de guides ou de méthodes pour expérimenter sa spiritualité. D’ailleurs, la notion d’expérience est vraiment une démarche essentielle et fort recherchée. C’est, il me semble, une des raisons qui expliquent le succès du Carême et du Ramadan. Ressentir la faim et la privation est une manière d’éprouver la spiritualité du plus profond de son corps.

S.& F. : Pourquoi cette méfiance à l’égard des institutions religieuses ?
C.V.-D. : La structure des religions catholique et musulmane n’est pas comparable. Le catholicisme fonctionne avec une autorité pyramidale censée réguler l’observance du dogme, tandis que l’islam n’a pas d’autorité centralisatrice. Une adaptation en fonction de la mosquée à laquelle le pratiquant et son guide spirituel appartiennent y est possible. Les musulmans suivent davantage ce qu’on appelle une « orthopraxie » : la conformité individuelle de la pratique à une règle d’observance collective.
En ce qui concerne l’Église catholique, les fidèles s’en détachent largement depuis les années 1960. Les scandales sexuels de ces dernières années ont certainement également joué en sa défaveur. Autre explication : la désaffection face à une Église accusée par certain·es de se ramollir. Il est dès lors pertinent de se demander si les croyant·es ne préfèrent pas les religions plus dogmatiques et plus directives. En effet, plus l’Église catholique s’ouvre, plus elle perd de membres.
Les gens, dès lors, se construisent une espèce de religion « à la carte ». Ils sont très créatifs et piochent dans différentes cultures, pas forcément religieuses. Cette démarche est ainsi très individualisée.
S.&F. : Comment cette démarche se traduit-elle dans la société ?
C.V.-D. : D’une manière générale, on assiste à un retour à la tradition qui se marque dans les votes. Les électeurs plébiscitent un conservatisme politique basé sur le mode « c’était mieux avant ». Donald Trump, par exemple, a autant de spiritualité qu’un dé à coudre mais il a fabriqué un nouveau type de religion avec un nouveau culte du chef où il est le chef. C’est aussi le cas d’Orban ou de Poutine qui s’appuient sur une religion institutionnalisée. Trump a été soutenu par les Évangéliques, Poutine par la religion orthodoxe. En Belgique, citons Bart De Wever, qui ne fait aucun mystère de sa proximité avec le catholicisme. L’histoire semble à un tournant aujourd’hui. Les religions et les modes de croyances ainsi que les relations Église/État sont en train de se reconfigurer profondément.
- À ce propos, lire l’analyse God, Guns & Trump d’Emmanuelle Danblon et Cécile Vanderpelen-Diagre (ULB- Observatoire des Religions et de la Laïcité).

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