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Micheline Zanatta,
historienne et présidente de l'Institut d'histoire ouvrière, économique et sociale (IHOES)
Aux origines de la sécularisation en Belgique
Le besoin de séculariser la société en Belgique trouve ses racines dans l’Ancien Régime où l’Église possède un pouvoir incontournable et impose son poids sur la vie de l’individu de la naissance à la mort, et dans toute sa vie sociale, notamment à travers les institutions charitables, hôpitaux et écoles sur lesquels elle exerce un monopole.
Déjà des graines sont semées avant même la naissance de la Belgique 1 par la Philosophie des Lumières et le souverain « éclairé » Joseph II qui règne sur les Pays-Bas, puis l’État français issu de la Révolution, qui occupe nos territoires pendant une vingtaine d’années, et développe un pouvoir étatique qui concurrence l’Église, notamment par la création d’écoles. La confiscation de biens de congrégations religieuses met durablement des bâtiments à la disposition de projets industriels ou de services civils, même si Napoléon Ier amorce un certain recul. D’autres héritages s’enracinent durablement : les actes officiels consignant la naissance et le décès passent par les autorités communales et le mariage civil, seul valable, devra précéder la bénédiction nuptiale, selon les termes de la Constitution belge.
Le règne de Guillaume Ier des Pays-Bas (de 1815 à 1830) complète le travail : ce souverain protestant, ennemi de l’Église catholique, poursuit notamment le développement de l’enseignement officiel au niveau secondaire et universitaire.
À la création de la Belgique, il se conclut une alliance entre bourgeois libéraux anticléricaux et catholiques traditionnels. La Constitution reflète ce compromis. Elle ne fera jamais allusion à la laïcité de l’État, n’actera jamais la séparation de l’Église et de l’État. Elle garantit les grandes libertés démocratiques et la séparation des pouvoirs, mais selon les articles, elle sert les préoccupations chères aux deux camps des classes possédantes : liberté de pensée, liberté d’expression, pour les uns, respect de l’exercice public des cultes ou la liberté d’enseignement pour les autres (ceci au profit de l’enseignement religieux).

Passée la lune de miel politique, vers 1842, libéraux et catholiques tentent d’imposer leur vision du pouvoir, en particulier concernant l’enseignement – au point de parler de guerre scolaire – , et les années voient se succéder avancées et reculs, dominées par les gouvernements catholiques.
D’autres combats seront portés par la laïcité, en particulier celui pour l’obtention du droit à l’existence des enterrements civils et laïques – le partage des cimetières ne sera obtenu qu’en 1891 2 !
Grâce notamment aux confiscations d’établissements religieux, des villes développent des services d’assistance publique et des hôpitaux aux mains de médecins éclairés – sans toutefois se débarrasser des nonnes dans le personnel infirmier, ni empêcher le développement de lieux de soins aux mains de religieux.
Ainsi à la veille de la Première Guerre mondiale la sécularisation a obtenu quelques acquis par un certain développement de l’État, mais l’Église ne s’avoue pas vaincue.
Les grandes étapes de la vie privée restent, pour la majorité des citoyens, ponctuées par les rites religieux, de même que les grandes cérémonies de l’État et de l’armée, sans oublier le lien privilégié de la royauté avec l’Église et la religion.
Le plus grand combat reste celui autour de l’enseignement, avec un projet des catholiques depuis la fin du XIXe siècle. : le financement par l’État des salaires d’enseignants, puis des bâtiments scolaires et des frais de fonctionnement de leur réseau, un combat long, mais continu que l’enseignement catholique poursuit encore aujourd’hui en s’appuyant notamment sur le slogan « Un enfant = Un enfant » et par de multiples recours devant la Cour constitutionnelle.
- Voir l’étude Micheline ZANATTA, Esquisse des combats et premières victoires avant la Première Guerre mondiale, La laïcité en Belgique, [en ligne] www.ihoes.be/PDF/Etude2021-1.pdf. Seraing, 2021. Voir aussi Caroline SÄGESSER, « L’organisation et la reconnaissance de la laïcité en Belgique francophone », Les @nalyses du CRISP en ligne, 25 mars 2021, www.crisp.be. Jean-Pierre Nandrin, « Le pacte fondateur de la Belgique un compromis léonin pour la laïcité ? », La Revue nouvelle, [en ligne] https ://revuenouvelle.be/Le-pacte-fondateur-de-la-Belgique-un-compromis/, septembre 2010.
- Avant cela, les non-croyants, les suicidés, les excommuniés étaient enterrés dans un coin surnommé « trou aux chiens ».


