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Jean-Yves Buron,
chargé Analyses et Études à la Ceinture Aliment-Terre Liégeoise (CATL).
Un Conseil de Politique Alimentaire pour une transition écologique et (de justice) sociale
Aujourd’hui, le système alimentaire dominant nuit gravement à la santé de la planète, des animaux et des humains. Il détruit l’environnement, appauvrit les agriculteurs, aggrave la précarité alimentaire et contribue aux changements climatiques qui, en retour, rendent les récoltes plus incertaines. Ce système agro-industriel mondialisé est caractérisé par la concentration des moyens de production et de distribution. Il fonctionne avant tout pour générer du profit et enrichir des actionnaires. C’est un système antidémocratique basé sur le modèle de l’agriculture de l’offre.
Dans ce contexte, partout dans le monde, la société civile résiste et s’organise pour mettre en œuvre une transition vers un système alimentaire durable, c’est-à-dire bon pour la planète, les animaux et les gens, solidaire des paysans et accessible à tous. Pour ce faire, les militants de la transition alimentaire promeuvent la démocratie alimentaire, pour passer d’une agriculture de l’offre à une agriculture de la demande.
Le concept de démocratie alimentaire, introduit par Tim Lang dans les années 1990 et développé par Dominique Paturel et Patrice N’Diaye, propose de reconnecter l’agriculture (la production) et l’alimentation (la consommation) pour permettre à tous les citoyennes et citoyens de jouer un rôle dans le choix des modes de production (système agricole) et dans la définition des politiques alimentaires (et donc garantir un accès à une nourriture adéquate pour toutes et tous).
(…) partout dans le monde, la société civile résiste et s’organise pour mettre en œuvre une transition vers un système alimentaire durable (…)
La démocratie alimentaire exige, pour sa réalisation, de prendre en compte trois approches essentielles et complémentaires. Premièrement, l’échelle des territoires pour penser le système alimentaire ; deuxièmement, les multiples fonctions de l’alimentation, c’est-à-dire biologique, sociale, identitaire et hédonique ; troisièmement, la diversité des modèles alimentaires et les différentes dimensions culturelles et sociales qui y sont liées, dont les questions de justice sociale.
Dans ce contexte, en 2022, le Conseil de Politique Alimentaire de Liège Métropole a commencé ses travaux. Il s’agit d’une assemblée démocratique qui regroupe aujourd’hui 180 membres actifs, aux profils variés, provenant des 24 communes de l’arrondissement. Ses objectifs sont de rendre plus inclusive la dynamique de transition vers un système alimentaire durable, et de faciliter les échanges et la coordination entre acteurs de l’alimentation durable, de proposer des recommandations aux pouvoirs publics et de piloter des projets innovants.

Un des six groupes de travail de ce conseil (ouvert aux non-membres) rassemble 55 personnes et travaille actuellement à la construction d’un mouvement social autour de l’idée de Sécurité sociale de l’Alimentation et du lancement d’un projet pilote à Liège.
Concrètement, le projet prévoit de verser une allocation alimentaire mensuelle à chaque citoyen (premier pilier : universalité), par exemple 150 €, qui pourra uniquement être dépensée pour des produits conventionnés ou chez des professionnels de l’alimentation conventionnés (agriculteurs, épiciers, restaurateurs, etc.), suivant des critères de durabilité (bio, circuit court, local, économie sociale ou solidaire) démocratiquement choisis (troisième pilier : le conventionnement). Le système serait financé de la même manière que la Sécurité sociale classique (deuxième pilier : la cotisation).
L’enthousiasme grandissant que suscite cette idée vient du fait qu’une Sécurité sociale de l’Alimentation serait de nature à orienter des moyens de manière structurelle vers les circuits courts et l’économie locale, et donc financer les petits agriculteurs et la transition vers un système alimentaire durable, tout en réduisant la précarité alimentaire et en œuvrant pour la justice sociale.
Bien que le chemin soit encore long avant l’instauration de cette huitième branche de la Sécurité sociale, miser sur la démocratie alimentaire est mobilisateur.

