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Sébastien Doutreloup,
géographe-climatologue à l’ULiège.
Changer le récit pour changer le monde
Parler du climat, ce n’est pas seulement parler de températures, de CO₂, ou de fonte des glaces. C’est aussi, et peut-être surtout, parler d’un récit. Un récit dominant qui structure nos vies, notre économie, notre rapport au monde. Un récit qui, en dépit de toutes les alertes scientifiques, poursuit sa course folle. Il s’appelle : croissance, production, accumulation. Ce récit, c’est le logiciel capitaliste mondialisé, qui repose sur l’usage intensif des énergies fossiles. Et c’est précisément ce logiciel qui est à l’origine du dérèglement climatique.
Sans pétrole, pas d’avion et encore moins d’avion low cost. Sans charbon, pas de révolution industrielle. Sans gaz, pas de mondialisation. Tous ces vecteurs ont permis de raccourcir les distances, de faire circuler les marchandises comme jamais dans l’histoire humaine. Ils ont tissé un monde interconnecté, ultra-mobilisé, mais aussi profondément inégalitaire, extractiviste et destructeur. Ce monde-là ne connaît qu’une trajectoire : celle de la croissance infinie, de l’expansion continue, dans l’illusion que les ressources de la Terre sont inépuisables. Or, nous vivons dans un monde fini. Un monde aux limites physiques bien réelles, que nous sommes en train de franchir les unes après les autres.

Le problème climatique est donc bien plus qu’un problème technique ou technologique : c’est un problème de récit. Tant que nous continuerons à nous raconter l’histoire que notre salut réside dans le « toujours plus », dans l’innovation salvatrice, dans le miracle économique, nous resterons piégés dans une impuissance paralysante. Car comment résoudre une crise sans en interroger les fondements ?
C’est ici qu’intervient l’urgence de nouveaux récits. Des récits en phase avec la réalité physique de notre planète. Des récits qui reconnaissent la finitude du monde, la rareté des ressources, et l’importance de préserver les conditions du vivant, en ce compris l’humanité.
Ces récits existent déjà. Ils émergent dans les marges, dans les mouvements citoyens, les luttes locales, les initiatives de transition et de plus en plus dans le milieu scientifique et académique. Parlons de quelques exemples. Timothée Parrique1, économiste qui a réalisé sa thèse de doctorat sur la décroissance, appelle à sortir de l’obsession de la croissance du PIB et à penser une économie de la suffisance, une économie centrée sur le bien-être, la solidarité, et le respect des limites planétaires. Rob Hopkins2, initiateur du mouvement des villes en transition, invite à réancrer nos existences dans nos territoires, à relocaliser les productions, à reconstruire la résilience communautaire. Cyril Dion3, quant à lui, travaille activement sur la question des récits, avec cette conviction que pour changer de cap, il faut d’abord changer d’imaginaire.
Car tout commence là : dans l’imaginaire collectif. C’est lui qui dicte les normes sociales, les aspirations individuelles, les décisions politiques. Si nous voulons bâtir un avenir soutenable, il nous faut un nouvel imaginaire commun. Un imaginaire où la sobriété n’est pas une punition, mais une manière de vivre mieux. Où le soin de la Terre est une priorité partagée. Où la qualité de nos sols agricoles, aujourd’hui épuisés par des décennies d’agriculture productiviste, redevient un bien commun à préserver prioritairement. Où l’on valorise la lenteur, la proximité, le lien.
Le problème climatique est donc bien plus qu’un problème technique ou technologique : c’est un problème de récit.
Réinventer un récit, ce n’est pas céder aux doux rêves de poètes déconnectés du réel. C’est au contraire poser les bases concrètes d’un projet de société, aussi rigoureux qu’un plan d’ingénierie, mais orienté vers le vivant plutôt que vers la seule productivité. C’est un acte profondément politique. C’est refuser le fatalisme, refuser de croire qu’il n’y a pas d’alternative. C’est redonner du pouvoir aux citoyens, aux territoires, aux communautés. C’est, finalement, refuser le piège de l’impuissance.
Changer le récit, c’est peut-être la première marche pour changer le monde.
- Ralentir ou Périr : L’économie de la décroissance.
- Manuel de Transition : De la dépendance au pétrole à la résilience locale.
- Petit manuel de résistance contemporaine : Récits et stratégies pour transformer le monde.

