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Albert Moukheiber,
docteur en neurosciences cognitives et psychologue clinicien
L’objectivité : un leurre pour notre cerveau
Albert Moukheiber est docteur en neurosciences cognitives et psychologue clinicien. Il s’intéresse à la façon dont nous acquérons de la connaissance sur nous-mêmes, sur le monde, sur le cerveau ou sur les autres, autant individuellement qu’en tant que groupe, collectif, espèce ou société.
Salut & Fraternité : Notre perception est-elle neutre face au monde et dans la société ?
Albert Moukheiber : Cela fait une ou deux décennies que le milieu scientifique s’accorde pour dire que notre cortex cérébral prédit et anticipe notre environnement tout autant qu’il le capte. Nous vivons en permanence des formes d’hallucinations dans notre cerveau. Nous pensons voir ou ressentir des choses qui n’existent pas. C’est le plus souvent très bref, le temps de nous permettre de vérifier avec nos sens et de corriger nos interprétations. Beaucoup d’illusions d’optique illustrent les effets de ce processus actif de la perception. Face à elles, nous expérimentons un état d’incertitude momentané pendant lequel notre cerveau ne sait pas distinguer le vrai du faux. Ces prédictions, aussi fausses ou incertaines soient-elles, nous permettent d’anticiper les événements, d’être plus efficaces et même d’éviter des accidents. De temps en temps, cela nous induit en erreur. Nous ressentons des choses qui n’existent pas vraiment.

Ainsi, notre perception est un subtil mélange d’objectivité et de subjectivité. Certains de nos ressentis sont objectifs et d’autres sont marqués par notre expérience. À partir de notre naissance, nous commençons à acquérir des règles du monde qui nous entoure. Certaines sont universelles : nous constatons rapidement par exemple que la gravité implique que les choses tombent et ne s’envolent pas. Cela fait partie des permanences liées aux objets qui nous entourent. Ces règles assimilées nous permettront de prédire qu’une chose perçue en hauteur va descendre selon les lois de la physique que nous connaissons. Mais très vite, nous allons nous écarter et adopter des constructions mentales plutôt culturelles et plutôt sociales. En France ou en Belgique, nous nous habillons, nous nous disons bonjour en nous serrant la main. Toutes ses pratiques sont acquises. Elles ne sont pas particulièrement neutres mais ce n’est pas très grave. La neutralité n’a pas de vertu particulière en la matière. Cependant, à d’autres niveaux, notre culture influence notre perception. Nous voyons le monde tel que nous sommes ou, en tout cas, nous projetons toujours quelque chose de nous-mêmes dans le monde que nous voyons. Plus une situation est ambiguë et incertaine et plus nous allons la percevoir selon notre expérience personnelle.
Selon moi, il est inutile de chercher à être objectif. Il faut, au contraire, prendre plus en compte notre subjectivité inhérente. Quand nous essayons d’être objectifs, nous nous leurrons. Une des idées les plus dangereuses que nous pourrions avoir, c’est de croire que si les autres étaient comme nous, le monde irait mieux. Nous avons besoin de notre diversité et de nos différences d’opinion. Je pense que faire société ensemble ne signifie pas que nous soyons toutes et tous d’accord. C’est savoir organiser le dissensus, savoir gérer les désaccords. C’est la puissance d’une société démocratique.
S&F : La compréhension des neurosciences nous aide donc à faire société. Est-ce toujours le cas ?
A.M. : Pour moi, il faut savoir relativiser. Le danger est de croire que les neurosciences peuvent résoudre tous les problèmes. Si elles expliquent certains mécanismes, elles ne sont qu’une des nombreuses pièces explicatives. Il faut aussi prendre en compte le contexte, la culture, l’environnement et une volée de facteurs extérieurs pour comprendre les événements.
Nous assistons actuellement à un pullulement de discours affirmant que les neurosciences ont montré ceci ou cela. Nombre de ces publications relèvent plus d’un vernis scientifique que de la vraie science. Nous sommes encore très loin de comprendre le cerveau. C’est d’autant plus problématique que les sciences cognitives nous apportent des connaissances performatives. Ce qu’elles nous apprennent a un impact sur notre fonctionnement et nos comportements. Si, par un article ou une étude, je vous convaincs que vous avez un « cerveau gauche », que votre cortex n’est pas construit pour comprendre les mathématiques ou vous orienter dans l’espace, cela aura un impact sur votre carrière et vos choix de vie. C’est donc très important de combattre les fausses croyances sur notre cerveau, sur nous et sur les autres. Il est important de ne pas essentialiser les gens, de ne pas les réduire à une étiquette, et les sciences cognitives ne doivent pas servir ce discours.
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